Cinq sens dessus dessous

Cet ouvrage fondamental revient sur la manière
dont l’homme appréhende le monde qui l’entoure.
Pour une fois, un universitaire ne limite
pas la philosophie à l’Occident. Certes les
grosses pointures, d’Aristote ou Platon à Merleau-Ponty
ou Lévi-Strauss, sont abondamment citées.
Mais pour illustrer ses considérations, l’auteur
fait largement appel à des notions asiatiques ou
africaines. D’où un passionnant tour du monde
des perceptions.
Le goût s'acquiert
D’abord, l’incroyable pouvoir
de l’acquis en matière de goût (et de
dégoût). La grimace initiale en découvrant
le vin résiné, le premier contact du bébé
avec l’amertume, ou tout simplement la première
bouffée de marie-jeanne : « l’apprentissage
amène le novice à couler peu à peu
ses perceptions à l’intérieur des membres
du groupe en lui donnant le sentiment gratifiant d’être
conforme… le jeune commence à ne « rien
» ressentir, sinon une brève indisposition…les
autres lui apprennent à reconnaître certaines
sensations comme appropriées au fait d’être
branché… une sorte de bricolage s’opère
chez le novice entre ce que les autres lui disent et ce
qu’il en imagine… les sensations désagréables
se transforment en sensations désirées ».
Dans la même lignée, on apprend à reconnaître
des vins, à les goûter, à décrire
une myriade de sensations à leur propos en s’étonnant
d’y avoir été si peu sensible autrefois.
Voir ou entendre, il faut choisir
Dans le monde occidental, le goûter,
l’entendre, le toucher et le sentir passent désormais
par l’étape visuelle (d’où la
peur du noir ou… de la dégustation à
l’aveugle !). Une belle femme y est présumée
bonne, même si sa peau est rêche, ses exhalations
fétides ou sa voix rauque. Mais il n’en va
pas de même ailleurs où d’autres sensations
(l’ « invu ») peuvent être identifiées
ou à d’autres époques où l’on
entend avant de voir (le Talmud, mais aussi l’islam
très méfiant de la musique – le premier
décret de l’ayatollah Khomeiny de retour en
Iran avait été d’interdire les guitares).
Comme démontré ci-dessus, face au monde, l’homme
n’est jamais œil, oreille, main, bouche ou nez,
mais regard, écoute, toucher, gustation ou olfaction.
D’ailleurs, la perception des couleurs selon les époques
ou le méridien dans lequel vous vous situez n’est
pas le moins étonnant des passages de cet ouvrage.
Sept couleurs dans l’arc-en-ciel ? C’est vous
qui le dites ! Grecs et Romains en distinguaient trois ou
quatre, sauf Sénèque qui en trouvait cinq.
De toutes manières, la langue arabe méconnaît
le violet, l’indigo et l’orange. Newton lui-même,
avide de symétrie, avait initialement distingué
cinq couleurs dans l’arc-en-ciel, mais en avait rajouté
deux pour être en conformité avec la gamme
musicale, d’où l’ajout de l’orange
et de l’indigo à la liste de cinq couleurs
qu’il avait identifiées auparavant devant la
Société royale des sciences de Londres !
La panne des sens
Pour ce qui devrait être la préoccupation
principale de notre magazine, on remarque que la gustation,
contrairement aux autres sens, implique l’immersion
en soi. Elle apparaît en bouche au moment de la destruction
de son objet qui se mêle alors à la chair en
laissant sa trace sensible. Etre atteint d’agueusie*
ou d’anosmie**, et c’est la fin du monde : tout
sera fade car la perception gustative est stéréo
: point de nez sans bouche et vice-versa.
Quatre saveurs, dites-vous ?
Là encore, là où l’Occident distingue
quatre saveurs primaires, d’autres n’hésitent
pas à reconnaître l’âpre, l’âcre,
le piquant, le vif, l’acide, le gras, l’astringent,
le muqueux… Une odeur peut d’ailleurs être
sucrée ou salée (en Thaïlande). Mais
au Sénégal, le salé, l’amer et
le pimenté sont souvent considérés
comme relevant d’une même perception

.
Même l'eau peut fire l'objet d'une littérature
appropriée de la part des eaulogues, essentiellement
en Chine et au Japon***.
Pour en revenir à l’acquis, on
remarque que les enfants se laissent dicter leurs choix
alimentaires. C’est le goût des autres, valorisé,
qui les amène à apprécier les aliments
autrefois écartés.

A noter un chapitre consacré au
dégoût, mais là, on sort un peu du sujet
dans la mesure où le dégoût est une
émotion, et non un sens. Ce qui n’empêche
pas l’intérêt du parcours gustatif de
diverses déjections humaines ou animales ou encore
de chairs déchiquetées issues de nos amis
les animaux ou de nos frères les hommes ou de fromages
qui ne laissent pas d'étonner les Chinois…
On l’aura compris, ce livre est passionnant,
pédagogique, complet (vous ne le lirez pas en une
heure).
Jean-Pierre JUMEZ
David Le Breton –
La Saveur du Monde – Métailié
– 20 euros en France métropolitaine.
* perte de la perception des saveurs
** perte de la sensation olfactive
*** un site rend même hommage à
la littérature aquaphile