
Le champagne est aujourd'hui le symbole
de goût, de luxe et de joie. "C'est ainsi que l'a voulu
mère nature", pensez-vous ? Vouais ...Remarquons quand
même que le procédé de la double fermentation
nécessite l'intervention bien calculée de l'homme.
Et qu'en matière de calcul, il serait intéressant
de voir comment les pionniers du champagne se sont chargés
de convaincre la planète des qualités de leur produit.
Histoire d'une savoureuse intox conduite par de pétillants
agents.
Ils sautent, ils sautent, les bouchons, même
si les stocks sont au plus haut. Bien avant l’invention du
mot "marketing", des vendeurs de génie ont sillonné
le monde, rivalisant d'ingéniosité pour rendre nécessaire
ce qui pouvait être considéré comme superflu.
Une synergie idéale devait faire la fortune de la Champagne,
c'est à dire des créateurs appuyés par des
impresarii à l'imagination débordante. Au 19è
siècle en effet, tout était bon pour placer son champagne.
Les vendeurs organisaient de gigantesques banquets, agrémentés
de spectacles joyeux, au cours desquels leur marque coulait à
flots, évidemment. Un agent n'a pas hésité
à enfourcher son cheval blanc, pour faire le voyage Reims
Moscou. Une caravane pleine de bouteilles le suivait. A noter que
le kir royal était en train de naître (sur les cassis).
Jim Bradey se couvrait de diamants, et offrait au restaurant Delmonico
de New York des milliers de bouteilles.

CHAMPAGNE ET FAR WEST
Alors que certains producteurs étaient enrôlés
pour défendre la mère patrie sur le front de l'Est,
d'autres se sont laissé attirer par les sirènes de
l'Amérique. Leurs méthodes ne furent pas exactement
celles des représentants de commerce classiques. Charles
Camille Heidsieck fut ainsi le premier Champenois à explorer
le marché américain, alors totalement vierge. Sa méthode
de vente était originale: il se tailla la réputation
d'être l'un des meilleurs chasseurs du pays. Il devint si
populaire à travers tout le continent qu'on le nomma "champagne
man", et qu'une ritournelle intitulée "Champagne
Charlie is my name" fut sur toutes les lèvres. Pourtant,
les choses se compliquèrent légèrement lors
de sa troisième visite, en 1862. Alors que la guerre de Sécession
faisait rage. le quai d'Orsay lui demanda d'apporter du courrier
diplomatique au sud des États Unis. Arrêté à
Mobile, il fut jeté dans la sinistre prison de Jacksonville
par le redoutable général Butler. Il ne fut libéré
que 4 mois plus tard sur l'intervention personnelle de Lincoln.
Furieux, le général Butler mis des tueurs aux trousses
de notre malheureux négociant, ce qui décida Charles-Camille
à retraverser prudemment l'Atlantique, malgré le tort
que cela portait à ses affaires (il fallait reprendre en
main un marché en pleine déroute, et surtout il venait
d'acquérir d'immenses terrains dans le Colorado). Mais en
France, la guerre de 70 n'allait pas arranger les choses. Terriblement
endetté, Charles-Camille allait sombrer dans le champagne
lorsqu'il apprit qu'une nouvelle ville était en plein boom
sur ses fameuses terres du Colorado. Elle s'appelait Denver. II
n'eut pas le temps d'en tirer les bénéfices lui-même,
mais ce sont ses deux enfants, désormais prospères,
qui organisèrent leur come back aux Etats Unis.

Cependant, le pionnier Charles-Camille avait fait
école. De nombreux producteurs allaient partir à la
conquête de l'Amérique. Restait pour la famille une
nouvelle carte à jouer pour devancer les concurrents: celle
de la qualité.
WINSTON CHURCHILL ET SA CUVEE
L'Angleterre fut le pays d'accueil de la première
bouteille exportée par Pol Roger. Le comptable de cette maison
vient même de retrouver une facture (acquittée) de
Winston Churchill datant de 1907. C'est au cours d'un dîner
à Paris en 1944 que le bouillonnant homme d'état rencontra
la sulfureuse Odette Pol Roger. Il ne s'en remit jamais, et devint
le meilleur ambassadeur de la maison champenoise. Il recommandait
particulièrement le 1924, le 1928, ou, plus tard, le 1947
qui lui sembla être la perfection. Ce cru ne quitta d'ailleurs
plus Winston Churchill jusqu'à sa mort.

Winston Churchill et son cheval favori
Pol Roger
40.000 BOUTEILLES DANS SA VIE
Le légendaire "Welby", représentant
de Mumm à Paris, se nommait en réalité M. Jourdan.
Il mit sa vie au service de la qualité, et s'offrit comme
cobaye: il se targuait ainsi d'avoir bu 40.000 bouteilles de champagne
Mumm, évidemment - pendant les 94 heureuses années
de sa vie.
Au 19è siècle, l'assemblage final se faisait en fonction
des goûts particuliers de la clientèle étrangère.
Les Russes ne juraient que par un champagne extra doux (275 à
300 g de sucre par bouteille), alors que les Américains se
contentaient de demi-sec (110 à 165 g). Les Anglais le préféraient
sec (21 à 66 g). Pour les Français, la moyenne était
de 175 g par bouteille, c'est à dire avec 20 fois plus de
sucre que pour le brut d'aujourd'hui.
LES ALEAS DE L'HISTOIRE
Les ventes de champagne ont toujours suivi les aléas
de l'histoire. C'est ainsi que Madame Veuve Clicquot a dû
s'ingénier à contourner le blocus continental pour
livrer ses clients anglais. Son associé, M. Bohne, n'hésita
pas à s'embarquer avec 10.000 bouteilles pour rejoindre St
Pétersbourg via Koenisgsberg, avant même la levée
de la prohibition en 1814. II s'agissait de prendre la concurrence
par surprise! On s'arrachera cette 1ère première cargaison
de champagne Veuve Clicquot cuvée 1811. 1917 ne fut évidemment
pas une excellente année pour le marché russe. La
prohibition au Canada et aux Etats Unis fit de même décliner
les ventes. Mais comme par hasard de nouveaux marchés s'ouvrirent
à proximité: Saint Pierre et Miquelon, les Bahamas,
les Bermudes ou le Mexique...
Les producteurs de champagne ont aussi su démontrer leur
courage dans d'autres circonstances. Ainsi, alors que son mari était
prisonnier des Allemands pendant la guerre 14, Madame Joseph Krug
prit en mains la direction de la Croix Rouge. Simultanément,
elle tentait de sauver sa production, car elle n'avait plus accès
aux chardonnais blancs qui étaient la base du Krug. Elle
décida d'utiliser des pinots noirs de la vigne voisine Viner
Marmery. Le résultat fut inattendu, ainsi qu'en témoigne
le télégramme de son distributeur en Grande Bretagne:
"1915 vintage exceptional. STOP Complète soldout. STOP
».
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"Les
trois choses que je ne supporte pas: le café brûlant,
le champagne tiède et les femmes froides"
(Orson
Welles)
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EXPORTATION = COMPLICATIONS
L'exportation massive de champagne implique forcément
des complications. En 1947, 50 caisses scellées de Joseph
Perrier arrivèrent à Porto Rico. Quelle ne fut pourtant
pas la surprise des clients en les ouvrant: elles ne contenaient
que des pierres et de la faille! L’enquête dura des
années. On trouva finalement que les marins du Sobrino de
Izquierda avaient des affinités avec les mousses. Ils avaient
méticuleusement démonté une planche de chaque
caisse, faisant sortir les bouteilles une à une...
UN DOMMAGE BIEN BÉNIN
Dans les années 70, toute une cargaison de
Bricout fut bloquée .tans le port de Cotonou. La raison ?
Le Dahomey venait de prendre son nouveau nom de "Bénin"
! Les autorités douanières ont donc refusé
de laisser rentrer cette marchandise adressée au "Dahomey".
Une lettre recommandée fut expédiée à
l'agent parisien, faisant part d'une pénalité quotidienne
de 25 % du montant de la cargaison. La missive mit 10 jours pour
arriver !

L'explorateur assure ses arrières
L'IMAGINATION EST ENCORE AU POUVOIR
La promotion suscite encore l'imagination des Champenois.
Jacquart est ainsi devenu le champagne officiel de la cour du Prince
Adam du Liechtenstein. Une "Champagne Platz" a été
inaugurée au centre de Vaduz, la capitale. Une stèle
Jacquart décore aussi le restaurant le plus réputé:
le Real. Et il n'est pas question que Maastricht y change quelque
chose.
Le Comité Colbert ne dira pas le contraire: la meilleure
flatterie, c'est l'imitation. Victime de son succès, la méthode
champenoise a été reprise dans de nombreux pays, qui
ont depuis légiféré en matière d'appellation.
C'est ce qui permet aux Allemands de se plonger dans les délices
du "Sekt", aux Italiens dans les plaisirs du "Spumante".
Les Espagnols connaissent le "Cava", les Américains
le "sparkling wine" et les Russes le Champagneskoï.
SELF COMPETITION OU AUTO CONCURRENCE
Autre rançon du succès: l'insuffisance
de la production pour satisfaire une population mondiale toujours
plus nombreuse et assoiffée, même si les festivités
de la Guerre du Golfe ont créé d'autres distractions.
Les Champenois ont simplement acheté des vignobles à
l'étranger, produisant ailleurs des vins entrant en compétition
avec leurs propres productions! Régions favorites: Californie,
Australie, Espagne et Argentine.
Finalement, ce qui est significatif, dans la concurrence effrénée
que se sont livrés les producteurs champenois, c'est que
tout le monde s'y retrouve. Le champagne est devenu la star des
vins de France et les noceurs se sont trouvés un symbole.
N'est ce pas le triomphe d'un libéralisme joyeux? D'autres
devraient peut être s'en inspirer...
Organe
Central du Parti
Alcoologiste
Français
(Aile Modérée) - pafmag@pafmag.com
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