Voilà, je viens de vous livrer
le secret de fabrication de « La mort du vin ».
Sans la guerre, sans l’art
et sans l’argent, le vin n’est rien
Reste la finalité de l’ouvrage.
L’auteur constate que le vin ne vit jamais seul.
Sans la guerre, sans l’art et sans l’argent,
le vin n’est rien. Et, sous-entend-il, vice versa.

Signe signifiant "feuille
de vigne" à Sumer
(Le Vin dans l'Art, Glenat)
Et c’est parti ! Dès la première
écriture cunéiforme sumère (3500
ans av. J.C., en Irak d’aujourd’hui), nous
voilà happés dans le toboggan d’une
brillante démonstration illustrant les rapports
– tour à tour sensuels et cruels - entre
les trois protagonistes (l’amour intervenant comme
quatrième mousquetaire).
Un toboggan littéraire
On vrille, on tournicote, on rebondit
entre histoire et géographie qui se renvoient
la grappe. Bien que nous soyons très vie grisés
(par la vitesse, bien sûr), nous voyons bien où
pointe le compas : le premier collège œnologique
européen, c’est à dire le Clos-de-Vougeot.
C’est uniquement un hasard si l’auteur (1916-1999)
est né et a vécu toute sa vie en Bourgogne.
Le clos a le savoir-faire et le faire-savoir (les papes
d’Avignon étaient ses ambassadeurs attitrés).
En ce qui concerne le rayonnement (qu’on appelle
aujourd’hui distribution), on se passe fort bien
des océans et des fleuves tranquilles : il suffit
de jeter des via qui permettront aux soldats
et au tonneaux de battre le pavé pour de lointaines
conquêtes (aujourd’hui c. a. à l’export).
On ne peut comprendre la guerre sans le vin ni le vin
sans la guerre
Nous continuons de glisser, ébahis,
sur notre toboggan. Oh ! Regarde à droite ! La
belle couverture médiatique ! L’édit
royal du 1er janvier 1600 bannit de la table d’Henri
IV le vin d’Orléans, décrété
poison. En revanche, le tout nouveau vin de champagne
est particulièrement salubre. Un beau coup de
l’attaché de presse qui portera le champagne
au pinacle mettant hors d’état de luire
le vin d’Orléans (aujourd’hui encore,
on ne connaît que le vinaigre d’Orléans).
il faut faire du bon à
partir du médiocre
Oh ! Regarde à gauche ! Comme il
a l’air songeur, le monsieur ! "En gastronomie,
rien de sérieux sans le secours de la pauvreté
: il faut faire du bon à partir du médiocre".
Le goût se nourrit de privations. Ou plus loin
: "la guerre fait la différence entre les
lâches et les braves, entre le général
et le deuxième classe… Toute l’ambition
du vin est d’accéder à ce degré
d’inégalité et tous les moyens sont
bons : climat, terrain, cépage, vinification,
publicité… Les crus sont autant de grades…".

La fin d'une ère
? (Juan Gris, Bouteilles
et Couteau)
Petit looping et nous voilà devant
des considérations géostratégiques.
Les « Rôles d’Oléron »
(XIIIè siècle) furent le véritable
code maritime destiné à assurer la libre
circulation du vin en haute mer. Tous les grands souverains
s’y plièrent. Puis, pour s’assurer
que les règles édictées étaient
bien respectées dans chaque port, on instaura
des officines issues des états parties prenantes
des Rôles d’Oléron. Les premiers
consulats et les premières ambassades étaient
nés.
Virage à droite : le Bourguignon
se paye Bordeaux. Les crus bourgeois vont à la
classe qui les produit. Encaustique et patins de feutre,
plats mijotés et comptes exacts. On ne boit pas
trop haut, avec le revenu de ses revenus. On achète
au bon moment et on consomme à point.
Plus loin, cynique (car on a une thèse
ou on en a pas) "On m’a parlé parfois
de l’existence de vins paysans qui devraient leur
existence aux seuls vignerons, mais je n’en ai
jamais rencontré". Peut-être pas en
Bourgogne, mais l’on connaît de par le monde
des paysans qui ne céderaient pour rien au monde
le produit de leur terroir.
"Hors ce qui est bon, il
n’est rien qui soit objet d’amour".
Platon décerne ainsi son oscar au vin dans le
Banquet.
Virage suivant. Une bien sombre constatation
: « Deux épidémies de paresse :
l’agriculture et l’élevage, allaient
rendre caduque la culture du goût et de l’odorat
». L’homme connaît une grande panne
de sens. Il ne lui en reste que trois.
Nous continuons de dévaler notre
toboggan. C’est maintenant Aristophane, dans l’Assemblée
des Femmes : "En fait de mouton, égorgeons
un pot de vin de Thasos, et jurons sur la coupe de ne
point y mêler d’eau". Sombre présage
pour ceux qui, tels les Mormons, ne reconnaissent que
deux maîtres : Dieu et l’argent ; ils ne
connaîtrons jamais l’art. Un chèque
à côté d’un verre d’eau,
cela ne suffit pas à motiver l'artiste.
Quant à la morale, il suffit de citer l’historien
d’art Elie Faure : « Les éclipses
de l’art coïncident avec l’apparition
de la morale ». Mais tout était dit dans
la « bible » sumérienne l’Epopée
de Gilgamesh pour laquelle les boissons fermentées
marquent le début de la civilisation. Nous avons
besoin de vin parce qu’il fertilise la plus féconde
de nos zones d’ombre : la générosité.
Et nous finirons notre glissade en rétorquant
à ceux qui s’acharnent frénétiquement
sur le vin que les preuves de son utilité sont
aussi ridicules que celles de l’existence de Dieu.
Jean-Pierre JUMEZ
Raymond Dumay,
La mort du vin – La
Table Ronde – 8,5 euros en France Métropolitaine.