L’ivresse livresque

Il s’agit ici du dernier volet d’une
superbe trilogie entamée en 2000 par « Bistrots,
ombres & lumières », puis continuée
en 2001 par « Professions de Vin ».
« Ivresse » est en réalité
une étude scientifique du sociologue et historien
Gabriel Bender qui a été réaménagée
pour les besoins de l’édition. La Suisse romande
est le théâtre de cette recherche approfondie.
L’auteur considère en effet qu’il y trouve
un champ d’expérimentations particulièrement
fertile, puisque cette région bénéficie
d’un double héritage culturel : latin et celte.
Pour enfoncer le bouchon, l’éditeur
a opté pour une maquette élégante qui
harmonise un texte scientifiquement rigoureux et des photos
artistiquement troubles évoquant pochetrons et fêtards.
Pour assurer le vieillissement serein de ce blend il compte
sur la glace d’un luxueux papier. Bref, le contenant
est à la hauteur du contenu.
C’est donc dans un contexte dichotomique qu’il
faut appréhender cette étude, aussi ambitieuse
que mesurée. Sont écartées les traditions
transalpines, tels le schnaps ou la vodka ou autres mécréances.
« Le Valais, avec ses 96.000 habitants, produit bien
assez de vin pour abreuver un demi million d’Espagnols
ou 3 millions d’Arabes. Le terroir est fertile. Et
pourtant, il importe plus qu’il n’exporte !
» (journal Le Confédéré, 1877).
La tonalité générale est celle d’un
chercheur modeste devant sa tâche. Gabriel Bender
sait qu’il touche à un registre sacré.
Ses anecdotes ou confessions grappillées sur le terroir
pentu des rives du Léman ne permettront pas la révélation
qu’attend l’homme - depuis qu’il est homme
- sur la philosophie de la drogue, dont le vin, affirme-t-il,
fait partie.

« Un peu allumé », «
bien chaud », « complètement cuit »
: la progression dans l’alcoolisation se mesure à
la chaleur consommée. Et de chaleur, il est question
tout au long de l’ouvrage. Sont d’ailleurs écartés
du processus de calorisation les intellos du vin, ces dégustateurs
qui, avec force vocabulaire technique ou poétique,
se relèguent à une position d’observateurs.
Ils ne mettent pas le pied sur les rings arrosés
qu’a observés l’auteur. Ces critiques
disciplinés, dans leur mépris de l’alcool,
rejoignent en fait les abstinents.
« Toute consommation est la rencontre
d’une personne et d’un produit dans un lieu
et un temps donnés ». Voilà la péréquation
à laquelle aboutissent ces années d’observation.
Laquelle entraîne une gestuelle et une grammaire vernaculaires,
attitudes d’origine contrôlées.
Bien entendu, tout comme à l’église,
le vin est associé à l’élévation.
L’esprit s’élève, le vin inspire.
Le salut est en haut, le péril est en bas, sous la
table. C’est ainsi que le poète est dédouané
de ses excès, qui lui permettent du tutoyer les étoiles.
En fin de parcours, l’auteur pose ingénument
la question du prix à payer pour une société
sans drogue. Question à laquelle avait déjà
répondu Baudelaire, qui avait prédit une planète
beaucoup plus affreuse. Sans y faire allusion directement,
l’auteur nous interpelle sur la prolifération
de psychotropes et autres médicaments (mortifères
routiers, eux aussi). En éjectant l’ivresse
de la normalité, la société se prive
d’un éclairage sur son propre fonctionnement.
L’ivresse résiste à toute approche objective,
conclut sagement Gabriel Bender. Son approche varie de culture
à culture, mais aussi au sein d’une même
culture.
Sylvain HAIBON
Ivresse, entre plaisir
et discipline, de Gabriel et Laurie Bender, Editions
Monographic CP 636, route de Sion 55, 39600 SIERRE (Suisse).
Prix : 48 CHF.
Distributeur en France : Maison du Livre de
Franche-Comté, Besançon -Tél. 03 81
88 14 54