La vengeance d'un salarié
de Pernod-Ricard
Un commercial licencié par Pernod-Ricard
se venge en racontant tout. Croustillant ?
C’est un journaliste d'un France-Soir
agonisant*, Eric Coder, qui troque sa plume pour une toque.
Ce long réquisitoire est de toute évidence
destiné à convaincre les Prud’hommes
du bon droit de son client.
Si j’étais juge, je serais
perplexe. En gros, un jeune homme est engagé par
PR pour convaincre les décideurs (patrons de café
ou de boîtes de nuit) d’acheter ses produits.
Le salarié fait une bamboula monstre pendant dix
ans, gagne un fric fou jusqu’au jour où il
est victime d’une hémorragie anale. Du fait
de sa santé dégradée, PR lui propose
un emploi non commercial. Fini les commissions ! Sans primes,
c’est la déprime. Il refuse et se voit licencié
avec indemnités. Mais le salarié voudrait
faire reconnaître son hémorragie comme accident
du travail.
Certes, le pépin de santé peut être
lié à l’excès de tournées
destinées à faire vendre de la limonade (ce
que conteste un expert). Mais on se demande si le fait,
au cours de multiples « animations commerciales »,
de tromper le temps en s'enfilant des mignonnettes et de
tromper sa malheureuse femme (qui l’a attendu 10 ans)
en enfilant des mignonnes relève bien d’une
directive de PR visant à augmenter les ventes. Et
s’il avait contracté une blennoragie plutôt
qu'une hémorragie dans le cadre de son contrat, PR
serait-il condamné ?
On le voit, l’argumentaire est captieux.
Ce qui n’empêche pas l’ouvrage
d’être intéressant car on y découvre
les méthodes musclées d’une entreprise
qui aspire à devenir n°1 mondial. On voit ainsi
que les lois Evin poussent PR France à revoir sa
politique commerciale. La publicité directe sera
interdite ? Bien, on va engager des hommes de terrain qui
iront faire du porte à porte pour séduire
les patrons de bars, c'est-à-dire les premiers préconiseurs.
Les recrues doivent évidemment tenir l’alcool
car tout le jeu va consister à créer une dynamique
en montrant l’exemple. Salariés et généreusement
commissionnés, les plus ambitieux peuvent donc commencer
leur tournée à 6 h du matin (à Rungis),
puis embrayer vers les cafés pour terminer le soir
dans les discos. Le week-end : animations des soirées
estudiantines « clé en main ». PR se
charge de toute l’organisation et du recrutement de
créatures habillées de jaune (en référence
à PR, et non pas au cocufiage, évidemment),
mais on servira bien entendu les produits de la maison.

Bref, comme dans tous les métiers
de relations publiques (RP !) de terrain, que ce soit pour
l’accueil de VIPs ou pour la diplomatie mondaine,
il faut savoir gérer sa consommation.
De nombreuses anecdotes rendent le livre
attrayant et instructif. On verra ainsi comment PR protège
ses ouailles des agressions de la maréchaussée
: les commerciaux arrosent tous les képis alentour
de mignonnettes qui ont l’avantage de ne pas faire
de bosses sous l’uniforme, alors que la hiérarchie
de PR se charge des échelons supérieurs. «
Mais attention ! », se protège l’auteur,
« il ne faudrait pas généraliser ».
De même, si l’ex-salarié de PR n’est
pas passé sur TF1, c’est "du fait des
bons rapports qu’entretiennent la famille Bouygues
avec la famille Ricard".
L’ouvrage est émaillé
de nombreuses réflexions pertinentes sur la drogue
et l’alcool et décrit un bon exemple de l’intox
à laquelle se livrent les majors de l’agro-alimentaire
pour crédibiliser ou dédouaner leurs produits.
Justin PETIT-DERNIER
* Rappelons que, dans la même situation,
l’Humanité avait touché d’énormes
subventions d’état
Dealer légal,
d'Eric Coder. Max Milo
(16 euros en France métropolitaine)