
Gotainer
: 12 pieds sur terre
Deux
auteurs, un compositeur, un metteur en scène, un arrangeur
et un interprète nous délivrent un spectacle à
couper le souffle* : sur le thème des pollueurs de la terre,
« La Goutte au Pépère
» est une véritable comédie musicale - en alexandrins
- mettant en scène neuf personnages, tous chantés,
mimés, dansés par… un seul homme (enfin, à
ce stade, peut-on encore le qualifier d'homme, ce Richard Godainer
?).
- Richard Gotainer, la goutte en question, elle est alcoolisée
?
- Ben… c’est la gnôle, quoi ! Le passage obligé,
généralement imbuvable …
- Mais en en faisant l’apologie, vous risquez
la censure, de nos jours ?
- Pourquoi ?
- Mais vous le savez bien, les boissons nobles
sont attaquées de toutes parts ; on assiste à une
véritable frénésie anti-alcoolique ; au secours,
l’eau revient !
- Ecoutez, moi, je ne lis pas la presse. Mais ce que
je puis vous dire, c'est qu'en matière d'art de vivre, dans
mon entourage, RAS ! Sinon, d'ailleurs, je doute que mon spectacle
ait vu le jour.
- … ?
- Eh oui ! Tout est parti de plusieurs déjeuners
arrosés en compagnie d’Eric Kristy. Au plus fort de l'ivreté,
quelques rimes improvisées sur une nappe de papier inondée
de nos larmes - je vous rassure, notre vallée de larmes était
irriguée par le rire …
-… rien n’est absolu, sauf l’humour, disait Einstein...
- …un thème vaguement écologiste (attention,
je n’ai pas dit alcoologiste), une vague considération commerciale
(aucune comédie musicale sur les scènes françaises
à l’époque), une vague d’optimisme (les producteurs
vont se précipiter, bien sûr) et c’était parti
: nos alexandrins allaient submerger monde !

Richar Gotainer à l'Olympia le
6 novembre 2006
- Il restait tout de même quelques cases
à remplir !
- Oui, mais vous savez ce que c’est, quand la bonne
humeur s’inscrit dans le temps ! Un compositeur, un metteur en scène,
un producteur, un orchestre, neuf comédiens-chanteurs-danseurs
(d’ailleurs rares en France), un théâtre… tout cela,
ce sont des détails à côté des fous rires
gargantuesques qui dévastaient notre bon sens !
- Fous rires suffisamment ravageurs pour vous permettre de gagner
votre pari !
- Minute, papillon ! Il aura fallu six années
pour affûter nos larmes et les faire aboutir.
- Une galère, quoi.
- On ne peut pas dire cela. Nous avons été
persévérants, mais pas acharnés. Résumons
: outre un écheveau de problèmes, notre idée
initiale impliquait que des gens s’impliquassent.
- Evidemment : 1) Le compositeur
- Là, mes antennes étaient déployées
et c’est en emmenant mon fils à un spectacle que j’ai rencontré
Etienne Perruchon.
- Donc vous lui avez remis le texte et il vous
a pondu une partition ?
- Pas du tout ! Moi, je ne joue pas d’instrument,
mais je sais jouer du musicien. Les séances de création
se font… de concert. Le compositeur propose des thèmes. Lorsque
je fais la moue il met un bémol; lorsque je me déride,
c'est le dièse victorieux.
- 2) Les musiciens
- Nous les avons trouvés à Sofia, en
Bulgarie, à la radio nationale : le Sofia Symphony Orchestra.
Il faut dire que grâce à ma vieille complicité
avec Celmar Engel, mon gourou du son, je n'étais pas inquiet.
Nous aurions forcément le top.
- 3) Les comédiens-chanteurs-danseurs
- A ce stade, nous avons trouvé des volontaires
pour faire les premiers bouts d’essai.
- 4) Le producteur
- Dès le départ, nous avons fait circuler
le projet chez les professionnels. C’est ainsi que Patrice Lecomte,
Claude Lelouch et d’autres ont joué notre idée gagnante,
mais sans pouvoir s’engager. Il faut en effet savoir - contrairement
à ce qu’on croit – que les grands producteurs ne se contentent
pas de gérer administrativement un projet, mais s'y fondent
totalement, tout comme les autres artistes. Et ceux-là étaient
déjà pris pour des années. Mais force est de
reconnaître qu’au fur et à mesure des présentations,
une onde de découragement nous a recouverts. Vous savez,
le fameux « J’y arriverai jamais ». Si je résume
: un projet qui demande énormément de moyens ne trouve
pas preneur, alors que, même avec des moyens, le projet en
question restait aventureux ; et puis, simultanément, comme
par hasard, des comédies musicales émergent par-ci
par-là. De quoi sabrer le moral plutôt que le champagne.
Mais pas pour nous. Le défi était simplement plus
grand, donc plus attrayant. " Eh ben vous allez voir ce que
vous allez voir ! Puisque c’est comme ça, j’vais le faire
tout seul, le spectacle ", décidé-je après
une bouteille de bordeaux !
- Mais c’était vous fouetter avec un chat
à neuf rôles !
- Exactement ! Et puisque ce n'était pas faisable,
j'allais le faire ! Mais il me fallait un comparse…
- 5) …le metteur en scène ?
- Exactement. C’est au cours d’un showcase** que j’ai
exposé l’idée à Jean-Christophe Barc, qui cherchait
alors à m’engager en tant que comédien. Il a plongé
sur-le-champ. Mais il fallait adapter les textes, la musique, créer
un espace virtuel pour les neuf personnages, me transformer en mime-chanteur-danseur,
calculer chaque ressource du tréfonds de chaque souffle,
introduire un contrepoint (deux chanteuses tenant le rôle
du choeur antique)… Jean-Christophe nous a simplement bouclés
en Bretagne pour une présentation publique qui devrait avoir
lieu… deux mois plus tard, avec un mot d’ordre simple : échec
interdit pour mission impossible.

- Mais c’est un exploit physique incroyable, pour
vous !
- Oh, l'aspect physique disparaît complètement
derrière la performance mentale. Il peut arriver qu’en trois
secondes, j'enchaîne trois masques. Et la musique n’attend
pas ! Ce n'est pas le moment de mélanger dactyles et spondées,
de décaler les hémistiches ou de planter les moues
! La moindre anicroche peut être fatale. Les enchaînements
sont souvent diaboliques et pourtant, l’élocution doit rester
parfaite. Les mimiques ne peuvent en aucun cas être équivoques
(le spectateur ne doit pas se tromper de personnage !). Le spectacle
doit être aussi limpide qu’avec une distribution complète.
Bref, le message doit être clair-clair (le clair-obscur étant
réservé aux lumières).
- Une petite gougoutte pour s’encourager, alors
?
- Justement pas ! Alors que j’ai toujours pris un
remontant (en général du bordeaux) avant de monter
en scène, ici, je suis un régime de cosmonaute. Rien,
ni solide, ni liquide, qui puisse affecter une diète totalement
dédiée à l’accumulation d’un maximum d’énergie
et de concentration à l’instant T (ndlr : 21h 15).
Mon seul relâchement possible est le jour de relâche.
Des militants de votre parti ont d'ailleurs réussi à
m'entraîner une ou deux fois, et je l'ai payé cher
sur scène.
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Être sobre sur
scène ?
Le cas Gotainer
est intéressant : on connaît les artistes qui
ont besoin de "s'encourager" et ceux qui au contraire
planent en vols secs. Samson François, Claude Brasseur
et autres chanteurs ou jazzmen - nous pourrions citer des
contemporains ! - cherchaient (et trouvaient) l'inspiration
ailleurs que dans un verre d'eau, alors que nombre de bêtes
de scène la jouent prudente. Sans ouvrir ce vaste
débat, il semble bien que les monstres ayant totalement
dépassé les contraintes techniques cherchent
dans la "goutte" l'étincelle qui leur permettra
d'enflammer le public, alors que les artistes conscients
de la difficulté de leur tâche évitent
tout risque. En passant d'une approche à l'autre,
Richard Gotainer semble indiquer que dans ses spectacles
"classiques", il se sente suffisamment libre pour
varier les plaisirs d'une soirée sur l'autre, alors
que dans l'horlogerie imposée par "La Goutte
au Pépère", il se sente plus en représentation
qu'en présentation : il exécute une mécanique
dont l'inspiration est antérieure. Il passerait ainsi
de l'état d'interprète à celui d'exécutant.
Jean-Pierre Jumez
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- Donc une parenthèse sobre dans votre
vie. Un adieu aux larmes qui n'est visiblement qu'un au revoir.
D'ailleurs, vous en faites l’éloge, de cette goutte !
- Que voulez-vous, cette « goutte »,
elle abat les cloisons de l'hypocrisie, elle est un révélateur,
entraînant le meilleur ou le pire, l'amour ou la haine. Elle
est en somme... le pentathol du pauvre.
Propos recueillis par J P-D
* Le Temple,
18, rue du Faubourg du Temple, Paris (métro République),
tous les soirs sauf dimanche et lundi jusqu'au 12 février.
Location: 01 43 38 23 26
** présentation
informelle d'un spectacle
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Le
musicien consciencieux doit se servir de champagne pour
composer un opéra-comique... La musique religieuse
demande un vin du Rhin ou du jurançon...mais la musique
héroïque ne peut pas se passer de vin de Bourgogne...
(Beaudelaire
citant Hoffmann)
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