Ces dépendances qui nous gouvernent
par le Docteur William Lowenstein

Directeur de la clinique
Montevideo à Boulogne, (spécialisée
dans le traitement de l’addictologie) le docteur Lowenstein
nous livre vingt années d’observations recueillies
sur le terrain fertile de l’addiction.
Un travail considérable, pédagogique et courageux.
En effet, l’auteur n’hésite pas à
aborder de nombreuses facettes de l’addiction, de l’alcoolisme
(ah bon ?) au portable, en passant par l’onychophagie
(se ronger les ongles) ou l’ecstasy.
L’approche se veut médicale, non
partisane, circonstanciée. Chaque chapitre évoque
l’état actuel des connaissances scientifiques sur
telle ou telle addiction, propose des exemples consignés
au cours des années et évoque de manière
elliptique l’aspect politique ou moral de la déviation
en question.
Tout au long de l’ouvrage, deux forces
s’affrontent : le « grand cerveau » (cortex)
et le « petit cerveau » (cerveau reptilien), l’un
défendant la raison, l'autre l’émotion.
Le Bon Dieu et le Diable. La prédominance anormale du
second entraîne le péché. On est en somme
à l’opposé d’Hubert Reeves qui, dans
Malicorne*, démontre que la raison et l’émotion
forment un tout insécable. Reeves porte aux nues le Grand
Véhicule qu’est l’homme. Lowenstein, lui,
soulève le capot. Et il titille volontiers le centre
du plaisir, le noyau accumbens, objet de tous les désirs.
Prenons (au hasard) le thème de l’alcoolisme.
En page 140, l’auteur dénonce les médias
déchaînés contre l’héroïne,
alors que ce fléau tue 10.000 fois moins que le «
liquide rouge » (sic). Cliniquement, nous sommes dans
le registre d'une communauté réduite aux acquêts
(d'alcool). Le chapitre consacré audit liquide rouge
débute justement par une belle diatribe contre l’hypocrisie
qui entoure le culte du vin en France, concluant benoîtement
: « l’alcool est NOTRE drogue ». En termes
médicaux donc, seul le degré compte. Les cuites
hebdomadaires du Suédois, les défonces annuelles
du Japonais et les repas quotidiens de notre Ministre des Affaires
Etrangères (même le nouveau) sont arithmétiquement
assimilables. Bref, vin et alcool, même tonneau.
Les motivations sont également…
décortiquées. C’est ainsi que Suzy, propriétaire
d'une somptueuse maison dans le Lubéron, a sombré
lorsque son mari l’a quittée pour une jeunette
: elle commença à boire une bouteille de rosé
de Provence chaque soir (p. 50). Scrogneugneu ! Dans les années
60 déjà, Paris était recouverte de grands
placards : « Jamais plus d’un litre de vin par jour
».
Pour le tabac, on reste dans le même
registre. Aucune distinction n’est proposée entre
le fumeur de cigarettes, spasmodiquement accroché à
sa marque exclusive et le dégustateur de havanes, qui
surtout cherchera à varier son plaisir pour justement
ne pas se lasser, et qui n’en fera pas une pendule si,
du fait d’une taxation outrageuse, il ne peut pas s’offrir
quotidiennement son luxe.
La liste des addictions traitées dans
cet ouvrage est longue. Le workaholism n'y échappe
pas. Henri Troyat, Maurice Druon, Raymond Devos... vous êtes
atteints et vous en subirez les conséquences ! Dans «
Les Vacances de l’Ecrivain », Roland Barthes montrait
déjà qu’il n’y avait pas de justice
face à la notion de travail et que ce qui est mauvais
pour les uns peut être bon pour les autres.
La chirurgie esthétique n’est
pas épargnée par le live. Pourtant, interrogé
à ce propos, Bernard Cornette de Saint Cyr, l'un des
plus éminents spécialistes mondiaux, ne rencontre
un cas pathologique de cet ordre "qu'une fois tous les
trois ou quatre ans’. La santé publique n’est
donc pas menacée.
L’hyperactivité sexuelle aussi
relève de l'addiction, découvre-t-on. Mais quand
on lit le chapitre en question, on voit qu'en réalité
l'auteur y évoque les déviations sexuelles - ce
qui n’est quand même pas tout à fait la même
chose -, ou bien les "cumulards" (p. 223 : «
Marc, cocaïnomane, avait besoin de dépasser ses
limites pour vivre ses émotions sexuelles »). Eddy
Barclay n’aurait pas aimé être mis dans le
même sac que le boucher des Ardennes.
L’Internet, le portable, les achats excessifs
peuvent également relever d’une pathologie. Seule
échappe au Docteur Lowenstein la potomanie,
pourtant peu propice à la progression de l’homme.
En ce qui concerne le sport intense, autre
sujet traité, on découvre qu'en réalité,
le docteur décrit comme phénomène addictif
l’accoutumance à la victoire. Les partisans du
"oui" sont donc aujourd'hui en manque.
Grâce à l’assurance que
lui procure son approche scientifique, l’auteur dénonce
avec grand courage la plus grande intox de toutes : au contraire
des substances évoquées au fil de ses chapitres,
le cannabis n’est pas toxique. Même si les accros
sont nombreux, lorsqu’ils arrêteront, leurs capacités
ne seront pas affectées. Certes, il y a des années
que de part et d’autre de l’Atlantique, des spécialistes
tentaient de se faire entendre à cet égard. Mais
ici, dans un contexte où l’on ne saurait soupçonner
l’auteur de défendre l’un plutôt que
l’autre, l’assertion prend un certain relief.
Le style est enlevé, les formules sont
quelquefois percutantes ( « l’optimisme est l’opium
des cons » - un poil ambigu dans ce contexte - ou «
les verres de contact »), les termes scientifiques sont
bien explicités.
Répétons-le, ce travail est admirable,
instructif, circonstancié. On ne saurait en vouloir à
un homme qui a été toute sa vie professionnelle
confronté aux pathologies, aux drames humains, au désespoir
et à la mort de nous faire partager la noirceur de son
témoignage.
Allez, pour nous remettre, ouvrons un rosé
de Provence !
A. Léonce-Laboie
Ces Dépendances qui nous Gouvernent
- Comment s'en libérer ? William Lowenstein - Calmann-Lévy,
20 euros en France métropolitaine
* Malicorne, Seuil, 1990