PARIS, LE CAIRE : TARIE, LA BIERE
Un voyage épopée pendant la guerre
du Kippour
Par Linda Jumez

Âmes sensibles, passez votre chemin
!
[ndlr : Michel Jumez était alors directeur d’Air
France au Caire; la guerre du Kippour s'est déclenchée
le 6 octobre, alors qu'il était de passage à Paris;
le seul moyen de rejoindre Le Caire était de passer par
Khartoum]
Lundi 15 Octobre
C'est sans aucun enthousiasme le moins qu'on puisse dire –
que nous prenons le chemin d'Orly, en vue d'emprunter le vol
ALITALIA à 20h 25 à destination de Rome. Cet itinéraire
nous a été recommandé par la Télévision
Française (1ére chaîne), après qu'elle
eût confirmé à Michel la bonne arrivée
par cette voie au Caire le samedi 13, grâce à un
vol non programmé entre Khartoum et Assouan, d'une équipe
envoyée le mercredi précédent à
Khartoum.
Nous embarquons à l'heure prévue,
en compagnie de Renaud, l'un des mécaniciens d'Air France
au Caire, qu'il a quitté le 6 par le dernier avion ayant
décollé avant la fermeture de l'aéroport
: un appareil de Lybian Arab Airlines, dont Air France assume
l'assistance technique entre Le Caire et Khartoum, d'où
Renaud était censé rentrer le soir même.
Il s'était retrouvé trois jours plus tard à
Paris, en blanc de travail et sandales, et son employeur, chez
lequel il était arrivé grelottant, l'avait habillé
de pied en cap. Le pauvre avait laissé au Caire femme
et enfants, à propos desquels il se tourmentait énormément
et qu'il brûlait de rejoindre. Il sera souvent question
de lui dans ce récit car, d'une inébranlable bonne
humeur, il aura beaucoup contribué â soutenir notre
moral dans les heures pénibles qui nous attendaient.

Sombres ambages
Avant même que notre appareil n'ait pris
son envol, il tombe en panne: nous retournons au parking. Les
mécaniciens s'affairent et nous commençons à
nous faire quelque souci pour notre correspondance à
Rome quand, avec une bonne heure de retard, nous démarrons
pour de bon.
Retards en cascade
Nous arrivons à Rome avec un retard identique, mais le
chef d'escale d'Air France nous accueille avec la bonne nouvelle
que le vol d'Alitalia pour Khartoum est lui aussi retardé:
au lieu de 23h 10, départ maintenant prévu à
2h 30 du matin ! Nous n’avons pas non plus à nous
préoccuper de nos places, car, contrairement â
ce qui nous avait été dit à Paris, nous
bénéficions de réservations fermes. Il
ne nous reste plus qu'à tuer joyeusement le temps à
l'aéroport de Rome (à cette époque le plus
accueillant du monde, comme chacun sait). Après un temps
au bar transit surencombré, nous déambulons dans
l'aérogare, à observer passagers et commandos
de nettoyage, tous fournissant l'occasion d'intéressantes
études psychosociologiques. Notre inquiétude grandit
cependant à mesure que disparaissent l'un après
1'autre tous les agents d'Alitalia, et que s’éteignent
les écrans de télévision indiquant les
prochains départs, et que le silence le plus complet
s'installe dans les haut-parleurs.
Mardi 1er Octobre
A trois heures du matin, cependant, un policier de passage s’étonne
de notre présence, trouve un employé, lequel nous
informe que le vol pour Addis-Abeba et Mogadiscio via Khartoum
est maintenant reporté à 8 heures, et qu'on va
nous amener à hôtel, où nous pourrons nous
reposer tranquillement en attendant d'être de nouveau
d'attaque à l'aéroport à 6 heures ! L'hôtel
qu'on nous a choisi se trouve à Ostia, et il est plus
de 4 heures quand pouvons enfin nous coucher: c'est le moment
que choisit Michel pour se taper une bonne indigestion ! Il
n'est donc pas beaucoup question de dormir, car à 6h
30 nous nous retrouvons effectivement à l'aéroport,
où semble régner une indescriptible pagaille.
Nous finissons par trouver la salle d'embarquement de notre
vol, dans laquelle l'unique employé d'Alitalia présent
nous interdit cependant d'entrer, tout comme une soixantaine
de nos infortunés compagnons dé voyage. L'avion
est réputé plein comme un oeuf (124 passagers)
et Alitalia semble se heurter â un insoluble problème
d'affectation de sièges. Après une heure et demie
d'attente exténuante dans une atmosphère surchauffée,
entrecoupée de mouvements de foule, de discussions et
même de bagarres nécessitant l'intervention de
la police, nous embarquons enfin a 10h 30, munis de cartes numérotées
pour la 21éme rangée... que trouvons naturellement
occupée en totalité. Sur les ordres contradictoires
d'hôtesses et de stewards tout à fait dépassés
par les événements, nous effectuons d'incohérentes
traversées de la cabine surencombrée; et nous
retrouvons enfin commodément installés tout à
l’avant, dans le poste de repos équipage séparé
du reste de la cabine.
On nous sert bientôt un copieux petit déjeuner
que nos estomacs affamés engloutissent sans réaliser
que ceci représente le dernier repas digne de ce nom
que nous absorberons avant bien longtemps.

Inquiétude
Arrivée à Khartoum à 15 heures,
par une chaleur écrasante. Nous avons la surprise de
rencontrer à l'aéroport l'Attaché Commercial,
venu accueillir l'Ambassadeur de France (qui a accompli avec
nous le voyage depuis Paris sans que l’ayons reconnu).
L'Attaché nous apprend que les quatre journalistes de
l’ORTF, plus un reporter du Figaro, ont quitté
Khartoum le matin même par le train à destination
de Wadi Halfa. Nous n'y comprenons plus rien. Comme d'habitude,
les formalités à l’aéroport durent
des heures, mais c’est vers 17h que nous faisons notre
entrée au Grand Hôtel. Une fois pris possession
des chambres, nous rendons à l’agence de Middle
East Airlines (à qui Michel a confié depuis l'an
dernier la représentation générale d'Air
France), où nous attendons jusqu'à 19 heures l’arrivée
du représentant, notre ami Davidian. Il n'a, naturellement,
jamais reçu aucun des télégrammes que Michel
lui avait envoyés depuis Paris et n'a jamais entendu
parler d'un soi-disant vol de Khartoum à Assouan. Il
insiste beaucoup en revanche pour que dînions avec sa
femme et lui le soir même au Club américain, où
pourrons suivre un excellent Western. Michel lui fait doucement
comprendre que nous préférons aller au lit. Du
moins nous apprenons de lui que les journalistes français
ne sont nullement partis par un train d'ailleurs inexistant,
mais qu'ils s'envolent demain matin pour Bengazi (Libye) via
Rome. Ils sont eux aussi descendus au Grand Hôtel, où
nous les attendons en vain à l'heure du dîner.
Michel laisse un long message dans leur casier, leur déconseillant
d'essayer la voie Benghazi, réputée fermée
aux étrangers, et leur demandant d'éventuels tuyaux.
Nous nous couchons de bonne heure. Allez
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