Rabelais revisité

Un (virtuel) fondateur de PAFMAG,
apprécié par un chroniquer laudateur.
L'auteur déclare à deux
reprises qu'un bon vin se passe de description, aussi fleurie
soit-elle. Nous lui donnons raison et ne décrirons
pas son nectar littéraire. En voici simplement une
mignonnette :
Les grands ivrognes, ceux qui boivent
tout le temps et ne font pas grand-chose d'autre, ceux qui
jamais ne dessoûlent complètement, sont peut-être
les derniers hommes libres. Mais j'entends déjà
les hurlements des camelots de la pédagogie officielle,
de l'ignorance gratuite et obligatoire, les sectateurs du
mens sana, les socio-psys à la mordsmoi le calibistri
qui émargent au râtelier des cellules psychologiques,
tous ces dictateurs de la vertu et de la tempérance
subventionnés pour assommer le licheur, le fumeur
et le trousseur à coups de sermons, de rapports et
de menaces : « L'alcoolique n'est pas libre! Il est,
bien au contraire, prisonnier, esclave de son vice.»
Pompeux imbéciles! Allez donc vous noyer dans un
verre d'eau minérale plate. Je n'ai pas prononcé
le mot alcoolique, c'est vous, sèches gorgones des
ligues de continence, c'est vous, foireux diafoirus ès
sobriété, qui parlez d'alcooliques et hurlez
au loup. Moi je vous parle d'ivrognes, un vocable magnifique,
qui s'écrivait ivrongne - parfaite anagramme de vigneron
- au temps des poètes satyriques et baroques qui,
contrairement à vous, prosateurs indigents et hypocrites,
avaient l'élégance d'appeler un chat un con
!

Chez ces poètes-là, Théophile,
saint Amant, chez l'épineuse Muse de Robert Angot
de l'Eperonnière, 1'« Ivrongne» est véritablement
cet homme libre qui, pour suivre Bacchus, oublie les pistoles
et les écus, se moque de l'opinion des gens rangés
et fait moins cas de ces fous que « d'ouïr son
cul quand il pète », jure qu'il préfère
mourir le nez dans un verre que de languir en famille ou
de crever de soif à la guerre, fuit les soldats,
greffiers, avocats et notaires, boit, pisse, saute et chante
car jamais son âme n'est méchante. L'ivrogne,
le saint ivrogne, peut gaillardement user de ses droits
et le roi n'est pas son cousin. Il se fiche du trou dans
l'ozone comme des pics de pollution, du choc pétrolier
et des tsunamis. Peu lui chaut que Polichinelle soit le
prochain président, que le Caque monte ou que le
Naze-d'acc descende, que sa femme le trompe et que son vaurien
de fils ne vaille rien. Libre, il vomit sur la table, libre
il pisse au lit, il pète, rote et beugle à
la face des bonnes gens. Libre aussi, il peut dans ses chausses
chier et continuer de les porter sans s'essuyer, peu lui
chaut gloire, Enfer et Paradis, car « si le vin était
en Enfer, il ferait d'Enfer sa taverne».
Alors, l'achéterez-vous ?
Sylvain HAIBON
Itinéraire
Spiritueux, Gérard Oberlé - Grasset
- 17 euros en France métropolitaine