Stratégies de bouche

Ce livre s’annonce passionnant
: l’histoire et la géographie mondiales racontées
par les habitudes alimentaires ! Pourtant, dans cet ouvrage
particulièrement dense, on se demande si un conflit
n’a pas opposé auteur à éditeur,
l’un voulant caser une thèse exhaustive, l’autre
limitant l’espace alloué à l’expérience.
L’ambition de l’auteur dépasse le potentiel
d’assimilation du lecteur lambda. Cette énorme
compilation d’éléments historiques certes
reflète un travail irremplaçable, mais sa
lisibilité relève d’une épreuve
universitaire.
C’est en fait dans l’avant-propos que l’on
savoure l’envolée du style de l’auteur
: « le maquillage des chairs, le feuilletage des pâtes,
la découpe et la présentation des plats participent
de cette mise en scène dont l’apothéose
demeure la bien nommée pièce montée
». L’alimentation est en effet tributaire des
aléas climatiques, la distribution ou les stocks.
Savants, artistes et alchimistes du fourneau font avec.
D’ailleurs, le plaisir en bouche pourrait provenir
du presque-rien manquant qui le rend inatteignable donc
désirable.
Histoire des sauces : on se lèche
les doigts

Une fois dévoré ce magnifique
avant-propos, on se lèche les doigts à l’idée
de découvrir l’histoire du monde racontée
par sa cuisine, comme par exemple la sauce, liant quasi
universel qui ajoute saveur et prix au plat. Le garum antique,
équivalent du nuoc-mâm contemporain, accompagne
la carpe en Chine, la sardine au Portugal, le thon et le
maquereau autour de la Méditerranée, l’esturgeon
en Asie Mineure ou le hareng en Scandinavie. Rappelons la
recette : la partie antérieure des os frontaux du
poisson est découpée afin de vider le sang
; on y ajoute une saumure de sel marin, déclenchant
un phénomène comparable à la fermentation
de certains fromages. Le « pourri » est plus
ou moins filtré pour atteindre la dignité
gastronomique.
Nomades et sédentaires se différencient
aussi à table. Les Bédouins font griller les
criquets en les tenant par les ailes avant de la badigeonner
au sel, alors que les villageois les cuisinent à
l’eau, censée préserver de tout contact
impur.
La conversation commensale n'est
pas le dialogue

Anthony Rowley ne se contente pas de décrire
la genèse et le parcours d’un aliment. Il interprète.
Il replace l’anecdote dans un contexte historique
et politique, ce qui certes rend à l’ouvrage
une dimension universitaire, mais qui distrait le lecteur
de son appétence linéaire. De temps en temps,
on sent même qu’il case des notes qu’il
a laborieusement recueillies. On découvre ainsi une
citation de Grimod de la Reynière (1803) : «
la Révolution a tout changé en France et jusqu’aux
estomacs ; ils ont acquis des facultés digestives
inconnues autrefois ». Puis on apprend qu’en
1805, le même soutient l’inverse : » Les
grands mangeurs n’ont jamais été très
rares, cependant ils étaient plus communs autrefois
qu’aujourd’hui » (p. 204). Ces deux citations
contradictoires ne font pas avancer d’une once notre
perception de la Révolution ! Elles ne servent pas
la progression d’un argumentaire. Elles sont simplement
saupoudrées sur une thèse.
Et c’est dommage car le fond de sauce est bien passionnant.
La table distingue le dialogue – qui admet la feinte,
la négociation, le chantage, la violence –
de la conversation qui est le sel du repas.
La géostratégie culinaire
est parfaitement illustrée par l’expansion
de l’islam au VIIIè siècle. Comment
par exemple faire avaler une nourriture pure à des
pratiques sédimentées par les siècles,
de Poitiers (atteinte en 732) à Talas en Chine (atteinte
en 751) ?
Volonté politique
L’alimentation peut refléter
une volonté politique. En Thaïlande, les douceurs
sont appelées « libres » car elles sont
dégustées de manière exceptionnelle,
alors que les Cambodgiens du début du deuxième
millénaire en abusent pour bien montrer leur défiance
à l’égard des habitudes hindoues. Les
espions japonais de cette période rapportent des
témoignages d’un produit sucré utilisé
par l’empereur de Chine qui ne serait pas du miel
(le sucre).
L’approvisionnement en épices
détermine évidemment la nature des cuisines
nationales. Avant de s’aventurer sur les mers, le
France capétienne offre la nourriture la moins épicée
d’Europe, alors qu’à Bruges, Venise ou
Barcelone, on se régale de cardamome, de gingembre
et autres clous de girofles. Les Français se rattrapent
en favorisant l’agencement des couleurs sur l’assiette.
Au XVIè siècle, les Portugais
jugeront que le mil et le manioc ne favorisent pas la «
forge humaine » que représentent les esclaves
du Congo, qui feront donc connaissance avec le maïs.
Le petit pois selon Galilée

En 1619, Galilée veut faire le point
sur la perception de « cuisson » Il publie une
expérience visant à déterminer à
quel moment le petit pois est réellement cuit. En
l’occurrence, il ne sera pas excommunié.
Cet ouvrage aide à comprendre la
querelle des Anciens et des Modernes, entre la diététique
et la cuisine. L’espérance du festin, la hantise
de la répétition alimentaire…
Au XVIIIè siècle, la France
est ressentie comme arrogante car sa cuisine qui fait passer
le goût avant le besoin révèle un tempérament
dominateur. Le Manuel des officiers de bouche du même
Grimod de la Reynière (1759) semble exprimer l’éthique
d’une France plus colonisatrice que libératrice.
Marché noir, cours officieux des
denrées, pénuries spéculatives…
tout est bon pour refléter les réalités
d’une époque ou d’un lieu.
Il est difficile de dire qu’on reste
sur sa faim en lisant cet ouvrage, tant sont innombrables
les éléments qui composent cet assemblage.
Sylvain HAIBON
Une Histoire Mondiale de la Table - Anthony
Rowley
A noter sur TV5 en avril de passionnantes
émissions "l'histoire
en cuisine" Saviez-vous que la Rome antique inventa
le fast-food ? Comment se tenaient les convives à
la table de Louis XIV ? Truffée d’anecdotes
et d’images à se pourlécher les babines,
voici une passionnante histoire de la cuisine et des manières
d’être à table en cinq parties. Où
l’on découvre, des orgies romaines à
la naissance de l’industrie alimentaire, que l’idée
européenne est née aussi… dans notre
assiette.