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PARIS, LE CAIRE : TARIE, LA BIERE

Récit d'un voyage de Paris au Caire pendant la guerre du Kippour (2)
Par Linda Jumez

 

Mercredi 2 octobre à 1h30 du matin
Nous sommes réveillés en sursaut par de violents coups frappés à la porte : ce sont les journalistes qui, à leur retour, ont trouvé la lettre et veulent nous informer qu'ils n'ont aucunement l'intention d'aller à Benghazi, mais qu'ils prennent le train le matin même à 6h 45 pour Wadi Halfa. Ils sont en possession de lettres de recommandation pour toutes les autorités civiles et militaires du Soudan, et on leur a même à moitié promis jusqu'à ce qu'ils nous disent que le train de 6H45 est le premier depuis longtemps, et que personne ne sait quand il y en aura un autre.

de l'argent et des vivres

Ils s'engagent aussi â faire jouer en notre faveur leurs relations, pour nous aider â rejoindre le Caire. Nous réveillons Renaud, tout de suite enthousiaste. Puis nous téléphonons au malheureux Davidian (il est 2h30 du matin) et lui demandons de nous procurer de l'argent, de l'eau et quelques vivres (nous n’avons pas oublié notre expérience de février. où nous avions pu survive grâce aux multiples provisions fournies par Barbara Davidian). Notre ami nous rejoint vers 4 heures du matin avec une centaine de livres soudanaises, un carton de 12 bouteilles d'eau bouillie, un bocal de Nescafé, du sucre et lait en poudre. C’est tout ce que sa femme a pu réunir en matière de ravitaillement au milieu de la nuit. Celle-ci est entre-temps presque terminée car, consciente de ce qui m’attend, je prends une interminable douche et me lave aussi les cheveux.


Rassemblement â 5 heures, avec cette fois (en regard de février) un bien maigre bagage ; les journalistes, en revanche, trimballent avec eux 300 kg de matériel de télévision, de telle façon que notre arrivée â la gare de Khartoum (un enclos de terre battue le long des voies), en cortège de trois taxis archi-bourrés, fait encore sensation. Pendant que nous débattons avec bagages et porteurs, Michel essaye de se procurer billets et couchettes à l'unique guichet où on ne parle que l'arabe. Il se heurte â un refus catégorique, et ce n'est qu'après avoir juré notre appartenance au groupe de journalistes (dont l'employé possède pourtant la liste) que ce dernier consent à appeler le chef de gare, lequel connaît heureusement quelques bribes d'anglais et se laisse finalement attendrir ; de couchettes, il n'est en tout cas pas question, et nous devons nous contenter de billets de 1ère classe. Effectivement, le train apparaît encore beaucoup plus bourré qu’hier l’avion d’Alitalia.

le relais sommeil

Après bien des péripéties, le contrôleur finit par dénicher un minuscule compartiment â une couchette dans le vieux wagon crasseux qu'on a sorti tout exprès du dépôt en raison de l'exceptionnelle affluence et nous y entassons nos bagages avec ceux de Renaud, cependant que celui-ci pousse une reconnaissance vers la voiture de tête. Il en revient épouvanté par la saleté qui y règne et refuse de faire le voyage avec 7 Soudanais dont les habitudes d'hygiène sont visiblement fort différentes des siennes. Après que sommes tous allés jeter un coup d'oeil sur ce compartiment de luxe et son contenu, personne n'envisage' de le laisser debout dans le couloir (nous moins que quiconque, qui savons quels volutes de sable ne tarderont pas â s'y développer), et les journalistes décident de se relayer pour laisser Renaud un coin où se reposer quelques heures.
A 6h 45 très exactement, le train s'ébranle et nous quittons la civilisation. Tout nous rappelle le précédent voyage, si ce n'est la chaleur, nettement plus forte, la place bien plus comptée, et les cafards qui grouillent dans tous les coins; il ne s'agit plus de ces petits insectes auxquels au Caire, je me suis presque habituée, mais de monstrueuses bestioles grosses comme le pouce et volantes pour la plupart.

 

Dans le compartiment, nous pouvons à peine bouger au milieu des bagages, et la chaleur devient vite insupportable â mesure que monte le soleil inexorable: Aussi nous nous dirigeons vers le wagon mi-restaurant, mi-cuisine (qui n'a pas changé non plus que son personnel dont nous sommes tout de suite reconnus), et nous avons le plaisir de constater que le menu du petit déjeuner demeure lui aussi identique : poisson dit "meunière", en fait frit dans une infâme pâte cuite au beurre rance de bufflesse, omelette desséchée, thé (avantageusement remplacé par le Nescafé de Barbara).

Ramadan : bière interdite

Plus tard, au déjeuner, où le même poisson nous est servi, constatant que, comparativement à février, les portions ont sensiblement réduit et... qu'on ne sert plus de bière, en raison du Ramadan. Elle était en février la seule boisson quelque peu alcoolisée disponible). Michel est démoralisé et se demande une fois encore si nous n'aurions pas mieux fait de rester à Khartoum.

Le train se traîne au long des heures. Les arrêts, dans les gares ou en pleine nature, se font de plus en plus longs à mesure que découvrons les convois de la fameuse brigade, bourrés de soldats et de matériel. A 17h30, nous arrivons à Atbara, où nous traversons le dernier affluent du Nil, qui descend des montagnes d'Ethiopie. Les 50 minutes d'arrêt prévues sont utilisées pour le ravitaillement au "buffet" où nous faisons la queue pour acheter bananes, pamplemousses et pain local. L'attente sur le quai, où la nuit est maintenant tombée, se fait interminable: les bruits les plus divers circulent quant aux motifs de cet arrêt prolongé. Nous en profitons pour lier connaissance avec quelques-uns de nos compagnons de voyages présentant un aspect de relative civilité : l'attaché militaire iranien au Caire, qui s'est trouvé bloqué à Beyrouth et a lui aussi laissé femme et enfants dans la capitale égyptienne, un prêtre copte, à la barbe noire et au sourire énigmatique, un journaliste égyptien, etc. Nous constatons finalement que notre mécanicien s'est mis en grève : il n'admet pas qu'on lui ait confié une machine de quatrième ordre, celles d'une qualité relative ayant été réquisitionnées pour les trains militaires.

Deus ex locomotiva

Il s'est assis en tailleur sur les voies, devant le train, et un groupe de fonctionnaires de tous rangs gesticulent autour de lui sans réussir apparemment à le convaincre de faire preuve d'un peu de bonne volonté, si bien que les hautes autorités ferroviaires (Atbara est le centre industriel des chemins de fer soudanais) se décident à faire sortir une autre machine du dépôt, celle ci ne déclenche pas non plus l'enthousiasme du mécanicien : il n'accepte de partir qu’après avoir procédé à de longs essais en courant une dizaine d'allers et retours sur la voie parallèle à notre train. Six heures d'horloge se sont écoulées entre-temps, et:la dynamo de notre vénérable wagon a rendu l'âme: si bien que nous réintégrons nos compartiments dans une totale obscurité, pour le: plus grand bonheur des cafards volants.
Le convoi militaire que nous avions rattrapé en arrivant en gare est parti depuis belle lurette, et les journalistes ne cachent pas leur nervosité, se figurant toujours que l'armée soudanaise les attendra à Wadi Halfa.

journalistes en manque

Nous avons dîné entre-temps dans une lumière blafarde et parcimonieuse. Les rations ont encore rétréci, il n'y a plus par tète, après l'inévitable "poisson-meunière" que deux tranches de viande minces comme du papier a cigarettes, 3 haricots verts et une demi-pomme de terre. La limonade, qu'assoiffés, nous avions tous avalée (sauf Michel !) avec joie le midi, est épuisée. Mises à part les quelques canettes que Michel s’est réservées depuis le début, pour toute boisson il n'y a plus que l'eau des réservoirs du wagon. Par bonheur les journalistes ont avec eux des pilules désinfectantes qui donnent â notre eau une agréable saveur de chlore. En guise d'antidote, nous disposons; en tout et pour tout, de deux bouteilles de whisky et une de Pernod pour 8 personnes, dont la capacité n'est en aucun rapport avec la soif des journalistes et qui, mis à part le Pernod sur lequel Renaud veille avec un soin jaloux, ne dépassent pas les traverses d'Atbara.


Dès le départ du train, nous étendons à deux, tout habillés et tête-bêche, comme deux sardines dans une boîte, sur l'étroite couchette sans literie de notre compartiment étuve. Notre sommeil est très vite interrompu par un cri strident de ma part : un cafard particulièrement volumineux et aux pattes fortement velues vient de me passer sur le visage. Nous allons chercher la lampe-torche de Renaud et nous mettons en chasse : 8 au tableau ! A peine sommes-nous de nouveau étendus qu'un autre grimpe le long de la jambe de Michel ; le reste de la nuit est consacré a cette intéressante occupation entrecoupée d'ouvertures et de fermetures de la fenêtre, car le choix se révèle difficile entre l'étouffement par la chaleur ou l'étouffement par les nuages de sable.w

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